Ville hybride Origines : épisode 2 le moulin Fayvon

Ville hybride Origines : épisode 2 le moulin Fayvon

Pour son cinquième anniversaire, Ville hybride retrace ses débuts à travers un feuilleton : Ville hybride Origines. Un peu sur le mode de la BD Special Strange Origins. Ville hybride s’est constituée sur les principes de l’échange et du partage… entre les personnes, les lieux, les projets, d’horizons très hétérogènes. Episode 2 : le moulin Fayvon à La Courneuve.

Début 2011, Patrick Bouchain me reçoit en tête-à-tête à son agence à Paris dans le IIIè ardt. Je l’ai écouté quelques semaines plus tôt à Paris Malaquais présenter la reconversion des anciens abattoirs de Calais en scène nationale : « d’un lieu de mort j’en ai fait un lieu de vie » me confie-t-il. Il me présente Monte Laster.

Il y a des personnes qui vous marquent plus que d’autres. Monte Laster en fait partie. Je le vois pour la première fois en mars 2011 alors qu’il est en train de donner des cours d’anglais à des enfants d’une école primaire à La Courneuve. L’école est située au pied de la cité Balzac qui est en cours de destruction. Monte Laster leur a demandé ce qu’ils en pensaient ; les gamins lui répondent qu’ils ont l’impression d’être dans un film de guerre quand les ouvriers projètent par les fenêtres le contenu des appartements.

Nous nous rendons ensuite dans son moulin pour y déjeuner. Le Moulin Fayvon date du XIVè siècle. Monte Laster, artiste américain en provenance du quartier des Ternes à Paris, s’y est installé en 1994 alors que le moulin est abandonné. C’est un moulin à eau sur l’ancien lie artificiel du Croult (construit au moyen-âge par la commune de Saint-Denis).

Monte Laster est à la tête d’une association, FACE, et partage son existence entre le quartier d’Harlem à New York, Fort Worth (il a contribué à la réalisation des décors de la série TV « Dallas » dont les scènes intérieures sont tournées à Hollywood) et La Courneuve. Il a des liens très étroits avec the last poets. Il accompagne de jeunes artistes, des rappeurs des deux pays dans leurs projets artistiques. Début 2010, il emmène dix jeunes de La Courneuve rencontrer Barack Obama à la Maison Blanche.Il met en relation Abiodun Oyewole, légende vivante du hip hop de 70 ans, avec de jeunes rappeurs de La Courneuve.

Monte Laster crée également des manifestations artistiques et culturelles qui ont pour fil conducteur de mettre en relation des personnes issues d’horizons très différents. Et ce sont ces rencontres incongrues a priori qui créent la richesse de ses projets. C’est par exemple ‘traces urbaines’ dont l’idée est de tracer d’une ligne blanche le cours du Croult par le technicien chargé de l’entretien du terrain de foot américain (l’équipe de La Courneuve domine le championnat depuis plusieurs années). Ou encore ‘lieu-non-lieu’ qui consiste à redonner une âme à des lieux qui en manquaient cruellement (par des étudiants de l’ESA).

J’organise le 15 juin 2011 la première édition du Club Ville hybride-Grand Paris au Moulin Fayvon à La Courneuve (voisin de la future gare du Grand Paris Express « La Courneuve six routes »). Y sont présents Monte Laster, Bjarke Ingels, Karol Beffa,  Abiodune Oyewele, Hugo Bévort, Nicolas Buchoud, Antoine Berbain et tant d’autres… Juste avant, je trimbale toute l’après-midi Bjarke Ingels à l’arrière de mon scooter (avec le recul cela parait à peine croyable) pour lui montrer « mon » Paris. Il est entre deux jurys d’appels d’offre auxquels il concourt (et qu’il remportera : Jussieu et Europa City). La première partie du Club Ville hybride-Grand Paris se tient à Paris Malaquais. Nous sommes accueillis par Anne Debarre (que je remercie encore). La salle est comble. Bjarke Ingels qui me connait à peine me demande un peu stressé où sont les acteurs du Grand Paris. Lors de cette première édition ils ne sont qu’une poignée. Je les désigne vaguement. Son visage est un peu dubitatif et il se demande à quelle sauce le petit frenchy est en train de le manger. L’intervention de Bjarke Ingels ressemble à un show. Il est abondamment applaudi. Nous nous rendons ensuite en bus au Moulin Fayvon où Monte Laster nous attend. Monte nous reçoit très ému. Les participants balancent entre curiosité, émerveillement pour ce lieu hors des sentiers battus, du temps et interrogation (on est bien loin des hémicycles institutionnels et des lieux convenus). Les participants repartent quelque peu transformés par cette expérience surréaliste. Avec le recul, je peux la qualifier de performance. Le Moulin Fayvon c’est un peu un concentré des « Mystère de Paris » d’Eugène Sue. Une misère apparente qui regorge des trésors. C’est la vision que j’ai du Grand Paris. Une multitude de lieux apparemment en déshérence qui portent en eux les germes de leur mutation. Les évincer du projet c’est comme renoncer à ce que nous sommes.

La video ci-dessus a été réalisée par Danielle Zetlaoui qui est décédée ces jours-ci (le 20 mars 2016). J’ai rencontré Danielle par sa fille Jodelle, socio-urbaniste. Derrière la caméra c’est Benjamin qui couvre encore aujourd’hui les éditions du Club Ville hybride-Grand Paris. L’amitié me liait à Danielle. Je la regrette énormément.

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