Quelles évolutions pour le Grand Paris ?

Quelles évolutions pour le Grand Paris ?

Illustration : Alexis Peskine transmettant son savoir-faire d’ acupeinture aux élèves du lycée Alfred Costes à Bobigny.

Bref rappel des grandes étapes du Grand Paris lors du quinquennat 2012-2017. Il s’est d’abord caractérisé par la suppression du Secrétariat d’Etat au Grand Paris et par l’attribution du dossier à Cécile Duflot, Ministre de l’égalité des territoires et du logement, qui ne cachait pas sa défiance à l’égard du projet initié sous la Présidence précédente (trop axé  développement économique selon la Ministre). Un double signal qui a laissé dubitatif nombre d’acteurs et observateurs du projet.

Pourtant, dans l’ombre, la machinerie d’Etat, notamment incarné par Thierry Lajoie au cabinet de Cécile Duflot, oeuvrait au « Nouveau Grand Paris », parcourant le Grand Paris de long en large, au contact des élus. Jean-Marc Ayrault présente le « Nouveau Grand Paris » le 6 mars 2013 à la Cité Descartes (Champs-sur-Marne), avec en filigrane l’objectif de rééquilibrage est-ouest. L’idée mise en avant est surtout d’articuler le nouveau réseau du Grand Paris Express (porté par la SGP mais très connoté RATP) avec le réseau SNCF vieillissant de la banlieue parisienne. Réconcilier les frères ennemis, que le Premier Ministre ne manquera pas de souligner en demandant ironiquement si les Présidents des deux entités étaient bien présents dans la salle de l’université de Marne la Vallée,  pour mieux articuler infrastructures de transport et développement urbain et économique (avec un axe majeur reliant les deux aéroports de Roissy et d’Orly), et ainsi éviter un développement des territoires à deux vitesses.

Parallèlement, la Loi MAPTAM de janvier 2014 puis la Loi NOTRe d’août 2015 créent la nouvelle gourvernance, les compétences et les modalités de fonctionnement des métropoles. François Lucas est nommé à l’été 2014 à la mission de préfiguration de la Métropole du Grand Paris. Sa nomination se fait sur fond de vif débat à la Chambre porté notamment par le sénateur Philippe Dallier, favorable à la fusion des départements de petite couronne, au maintien dans un premier temps des compétences des communes, puis à la mise en place d’une collectivité métropolitaine élue au suffrage direct ;  ou encore le sénateur Christian Favier favorable au maintien des départements. Une solution intermédiaire est trouvée avec la création des Etablissement Publics Territoriaux qui reprenne les découpages départementaux et l’évolutivité des compétences. Leur accouchement se fait dans la difficulté fin 2015 dans les territoires sans majorité claire, et de manière limpide dans les territoires aux majorités établies, ayant l’habitude de travailler ensemble, comme Plaine Commune, GPSO et Est Ensemble. L’idée de compétences glissantes, en matière de logement et de logement, des communes vers les EPT, entre 2016 et 2020, est actée. La Métropole du Grand Paris est lancée le 1er janvier 2016 et avec elle se termine la phase de préfiguration de la MGP. S’ensuit le départ du Préfêt Lucas, essoré par 18 mois d’intenses négociations avec les élus.

Pendant ce temps, les projets suivent leur cours de manière quasi autonome à l’égard de la nouvelle gouvernance en train de se mettre en place. Et c’est bien l’une des curiosités du projet Grand Paris. Ce n’est pas la gouvernance, tout au moins une gouvernance métropolitaine clairement instituée au sein de la MGP, qui crée les projets mais bien les projets qui créent leur propre gouvernance. Les Contrats de développement Territorial (CDT) trop peu axés projets opérationnels n’ont pas eu l’effet d’entrainement escompté. Tout au moins ont-ils eu la vertu d’éclaircir la vision des élus du développement de leur territoire. Les Contrats d’Intérêt National (CIN) n’échappent pas à cette tendance. Plus significatif a été le Plan de relance du Logement de 2014 qui a permis l’embellie du secteur qui se poursuit aujourd’hui.

En ce qui concerne l’ingénierie institutionnelle, administrative, fiscale et juridique du projet, celle-ci a été assez classique. L’Etat, même s’il a cherché à associer le plus grand nombre d’acteurs, et réussi à créer l’armature du Grand Paris à travers la MGP et les EPT, n’a peut-être pas suffisamment pris en compte les bouleversements sociétaux que connaît la fabrique de la ville.

Car, au cours de ce quinquennat, les modes de fabrique urbaine ont considérablement évolué. Au schéma classique d’une puissance publique qui pense le projet et en délègue la réalisation aux  aménageurs et aux opérateurs privés, est en train de se substituer un mode de conception et de réalisation plus coopératif  entre acteurs publics, opérateurs privés et acteurs protéiformes. Ces derniers vont des collectifs de l’urbanisme temporaire (Collectif etc, Bellastock, Plateau urbain…) aux acteurs émergents qui surfent sur les nouvelles tendances en matière de travail, de production, de déplacement, d’habitation…(comme ICI Montreuil, le 6B et des centaines d’interstices urbains qui réinventent le rapport à la consommation , à la production, au logement, à la sociabilité, à la culture). L’Arc de l’innovation, concept de marketing territorial initié fin 2015 par Jean-Louis Missika et ses équipes, qui entend s’appuyer sur ces dynamiques, auquel sont associés les EPT de Plaine Commune, Est Ensemble et Grand Orly Seine Bièvre, en a fait un axe fort du développement de part et d’autre du périph entre les portes de St Ouen et la Porte de Vanves. Mais là aussi les choses sont perfectibles. Sur un point notamment : l’accompagnement des porteurs de projets. La Caisse des Dépôts qui intervient dans l’Arc de l’Innovation, dans le cadre de conventions de partenariat avec les EPT et la Ville de Paris, sait répondre à une commande exprimée par les communes et l’ANRU (les Quartiers Politique de la Ville étant un enjeu important de l’Arc de l’innovation). Par contre, elle ne possède pas de dispositifs pour accompagner l’inventeur dans son garage, les initiateurs de l’économie informelle, soucieux de trouver des formes d’accompagnement qui sachent s’adapter à leurs contraintes, à leur mode de fonctionnement ultra-réactif. Et au-delà, dans nombre de cas d’innovations d’usages, produire la ville de manière ascendante. C’est le potentiel de nombreux points d’acupunctures urbains qui inventent de nouvelles centralités, et son cortège d’usages innovants, avec des bouts de ficelle (comme la Briche foraine ou le Moulin Fayvon). Sans doute est-ce l’un des prochains défis du Grand Paris : simplifier l’accompagnement des porteurs de projets de toute nature pour mieux les associer à la fabrique du Grand Paris. Autrement, le Grand Paris restera un projet réservé à ceux qui en maîtrisent les codes culturels, juridiques et administratifs. Autant dire une minorité à l’heure où l’innovation doit être la plus partagée possible en impliquant les couches populaires. Faire du Grand Paris un projet appropriable par tous, en reliant la toute petite échelle de l’unité d’habitation, de la rue, à l’échelle des grands projets structurants de toute nature (transport, production, nature urbaine…) est surement le plus grand défi concernant le projet du Grand Paris du prochain quinquennat. Elle demande un mode d’implication de la société civile qui aille plus loin que l’actuel CODEV trop élitiste et qui fasse évoluer les EPT vers des modes de fonctionnement propre aux écosystèmes axés innovation ouverte, qui impliquent les dynamiques passant en général en-dessous (ou à côté) des radars de l’institution, et qui acceptent de se faire challenger par elles sur un mode itératif.

Un autre défi, culturel celui-ci, consiste à mettre l’accent sur les atouts inhérents aux territoires cosmopolites, le rôle qu’ils ont à jouer dans la fabrique urbaine, avec en point de mire, à moyen et long terme, de créer une société réconciliée avec elle-même. Bond’Innov en est une illustration. Autre pan culturel, l’appréhender de manière à dépasser le clivage stérile entre tenants de pratiques culturelles « quotidiennes » qui se développent dans les territoires du Grand Paris, de type fanfares, clubbing, musiques amplifiées, cirque, chant, slam, jeux vidéos, cosplay, comics, mangas, bref, les cultures banales mais essentielles de millions de personnes (Fabrice Raffin), et adeptes d’une culture plus élitiste.

On le voit, la structuration de la Métropole ne pourra pas se faire si elle s’accomplit de manière uniquement « techno », en chambre, ou en considérant que la fabrique urbaine n’est que l’affaire de personnes dites sérieuses, cohérentes et compétentes.  De larges motifs d’espoir existent néanmoins. La Ville de Paris amplifie chaque jour un peu plus les nouvelles modalités de la fabrique urbaine à travers ses multiples appels à projets ouverts et son budget participatif qui permettent de concilier projets structurants et micro-initiatives (les Parisiens s’en rendent-ils seulement compte ?). Plaine Commune et Est Ensemble préfigurent ce que sera la ville de demain à travers la multitude de micro-initiatives innovantes qui viennent alimenter les projets urbains et économiques. Les territoires du Grand Paris regorgent par ailleurs d’initiatives « chaudes » qui viennent bousculer notre habitus. Laissons-les nous bousculer. Comme le dit le paysagiste Gilles Clément, la nature est là quoiqu’on y fasse, le tout c’est de l’accepter. Les habitants du Grand Paris sont là. Et pour quelque temps. Autant les impliquer toujours davantage pour inventer en même temps que la ville de demain le système politique, économique et culturel qui lui corresponde. Ville hybride s’y engage…avec ses bouts de ficelle.

 

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