Friche way of life ou la quintessence des nouveaux modes de vie urbains

Friche way of life ou la quintessence des nouveaux modes de vie urbains

Photo : la cité radieuse à Marseille

Au début des années 70, Coca Cola et les grandes marques de consommation courante communiquaient sur le fait d’être ensemble. Les campagnes de pub illustraient cette nouvelle tendance. Des marées humaines envahissaient les écrans. L’individu était occulté par le groupe. C’était le prolongement des mouvements hippies, des révoltes étudiantes de mai 68 qui prônaient le retour vers la nature, le flower power, la fin de l’individualisme forcené et des chansons à la guimauve. Des grappes de gens étaient mis en scène. L’épanouissement personnel passait par le partage. Puis vinrent les années 80 avec le thatcherisme et le reaganisme. Les valeurs collectives – sans totalement diaparaître – étaient supplantées par le retour de l’individualisme, de l’argent roi et de la frime. C’est l’époque d’ American Gigolo avec Richard Gere, de Wall Street avec Michael Douglas et de Miami Vice. La consommation est débridée. La violence sociale prend de nouvelles formes. C’est aussi la période où la mondialisation émerge et où des pans entiers de notre vie quotidienne – alimentation, énergie, mobilité – vont être « confiées » à ce qu’on appelait alors des multinationales.

Parallèlement deux tendances structurantes émergent. Le développement durable à travers le Sommet de Rio en 1992 et le début de la prise de conscience de la finitude de nos ressources. La même année, c’est Tim Berners-Lee (ingénieur au CERN) qui lègue son invention le World Wide Web au domaine public, et crée ainsi l’internet. Ces deux tendances ultra structurantes ont profondément marqué le jeune homme de 20 ans que j’étais alors. Je décide de rédiger ma thèse sur l’internet, comme signe de la ré-émergence de l’individu contributeur, qui souhaite se ré-approprier les éléments de sa vie quotidienne, en constituant des communautés agissantes. Je me tourne bien sur vers les institutions publiques et les entreprises qui ne voient alors dans l’internet qu’un phénomène temporaire. Cette expérience sera très structurante dans ma vie et créera un sentiment de défiance à leur égard qui ne m’a jamais vraiment quitté (même si j’ai su évoluer bien sur :)

En fait j’essaie d’établir une relation vraie avec les gens que je cotoie, base de départ de tous mes projets. Dépasser la bienveillance, que je considère être le socle minimum de la relation aux autres, pour établir de vrais échanges et construire ensemble. Tel l’artiste je préfère tracer ma voie, écouter ma sensibilité et la faire partager, en espérant que cela touchera deux ou trois personnes. Pas d’esbrouffe donc. Pas de faux semblant. Pas d’hyprocrisie. Pas de calcul. Je suis conscient de ma fragilité, de mes imperfections. Elles permettent de mieux m’accepter, de ne pas tricher, de savoir qui je suis réellement, d’établir des relations basées sur la confiance et sur l’entraide. Comme certaines personnes de mon entourage professionnel, je suis imparfait, limité, j’ai mené un travail sur moi-même, pour dépasser ma condition initiale. Issu d’un parcours scolaire parfois chaotique, je connais ce que peuvent ressentir les relégués. Je ne me réclame pas de l’ « humain » en fonction des circonstances, comme certains, qui le font par calcul économique ou politique, après avoir pillé ceux dont ils proclament les principes (comble du cynisme pour engranger des victoires à la Pyrrhus). Ma trajectoire n’a rien d’un long fleuve tranquille. J’apprends en marchant. Parfois dans la douleur, parfois dans la joie. Face à la complexité de mes missions, l’humilité est devenue ma compagne de tous les instants. J’écoute plus que je parle.  J’agis plus que je pérore. Ma légitimité vient de mes actes. Et quand il m’arrive de fanfaronner, c’est pour mieux masquer mes incertitudes, mon altérité, qui me ramène toujours au statut d’apprenant plus que de sachant.

Quel rapport avec les friches aujourd’hui ? La friche way of life constitue une nouvelle période qui combine retour du groupe et consommation. Mais contrairement au consumérisme des années 80, celui-ci se veut responsable. Plus question de consommer bêtement et de gaspiller. L’heure est à la consommation raisonnée. La friche way of life le décline en valorisant la production locale, les circuits courts (qui ne se cantonne pas uniquement à l’agriculture mais aussi aux biens et équipements de la vie courante, comme « we love east » à la Cité fertile). La friche way of life est aussi emblématique de la volonté de réappropriation des éléments de la vie quotidienne (jusqu’alors confiés à des entreprises) : produire local (alimentation, biens, énergie), manger local, revisiter les standards du travail… Il n’est pas impossible que dans les friches la notion même d’enseignement soit revisitée, selon des modes moins magistraux, plus participatifs. Cette tendance de réappropriation des éléments de notre vie quotidienne émerge dans les friches pour des raisons dont je me suis expliqué dans l’article « quels points communs entre les friches d’aujourd’hui et les ruines du romantisme ?« . En quelques mots : contextes de transition entre deux modèles de société, volonté de respecter la nature, sentiment de malaise à l’égard de la violence économique des sociétés, reherche de sens, dimension internationale de la prise de conscience, etc… Il s’agit en fait d’un socle idéologique inhérent à toute grande tendance de société (même si les concepteurs et utilisateurs des friches vous diront qu’il n’y a aucune idéologie sous jacente à leur action mais c’est bien sûr une illusion).

Les friches urbaines se massifient-elles de plus en plus ? Sont-elles toujours l’apanage de la seule classe créative ? J’ai longtemps pensé que les publics des friches étaient très homogènes socialement. Avec deux millions de visiteurs, les friches de la SNCF montrent que c’est un mouvement de masse. Une partie de la classe créative aurait d’ailleurs plutôt tendance à s’en détourner prétextant que les friches sont des alibis permettant aux promoteurs de construire leur projet. Il y en fait trois périodes de l’appropriation des friches. Dans les années 90, elles sont squattées par deux types de public pour des usages bien distincts. L’ilot ferroviaire de Nanterre, dans le quartier des Groues, est utilisé par le monde de la nuit (publicitaires, créateurs de mode) pour en faire des discothèques à ciel ouvert dans des quartiers à l’écart des habitations. L’autre utilisation est initiée par des artistes en galère qui squattent des immeubles (la Jarry à Vincennes, les Frigos à Paris et avant, le confort moderne à Poitiers) pour en faire des lieux de production, d’exposition et de vie. La seconde période des friches est l’hybridation des publics et des usages (dans le prolongement du confort moderne) avec le 6b en acteur emblématique. Issu du collectif Exhyst, Julien Beller veut contribuer à redonner ses lettres de noblesse à l’architecture en partant du déjà là, des populations locales pour penser l’évolution de ces périmètres. J’ai eu la chance de voir émerger le 6b en 2010-2011 et l’ambiance magique de ses débuts qui donnaient le sentiment de tous les possible. La troisième période est celle que nous connaissons actuellement : la massification des publics. Des profils de plus en plus diversifiés (promoteurs, acteurs culturels, opérateurs publics, aménageurs, jeunes dirigeants issus des grandes écoles de commerce) ont senti le vent tourner, déclinent à foison le concept de l’occupation temporaire, massifient et diversifient les publics de visiteurs et d’utilisateurs. Ils surfent sur la vague de l’urbanisme transitoire et jouent un rôle déterminant dans la vulgarisation du phénomène. Certains acteurs se cramponnent à la seconde période en conservant l’aspect éducation populaire et design urbain participatif. Tant mieux ! la friche way of life est suffisamment flexible. Par contre cela demande une maitrise foncière gourmande en financement de la part des acteurs publics. Quel modèle va prendre le dessus ? Réponse d’ici peu.

Les friches sont certes des lieux d’expérimentation, des laboratoires urbains, mais leurs contenus sont la plupart du temps au pire vidés de leur sens, au mieux traduits partiellement dans les projets urbains. Ici il faut avoir recours à l’un des principes de la ville résiliente. Expérimenter et généraliser. Mais sans standardiser les contenus, sans industrialiser les projets. Au contraire, en adoptant une démarche que je qualifierais d’artisanat répété. En comprenant l’histoire des lieux, les spécificités des gens, de leurs modes de vie. Un périmètre qui ne compte que 25% de structure familiale classique (1 ou 2 enfants issus des mêmes parents) ne peut plus être pensé de la même façon qu’un périmètre où les modes de vie familiaux étaient largement uniformes. Les projets urbains doivent apprendre la complexité humaine des périmètres.

Les projets présents dans les friches sont en forte raisonnance avec les enjeux de notre temps : nouveau rapport au travail, quête de sens de l’action individuelle et collective, relocalisation productive et revitalisation commerciale, pregnance de l’espace public pour penser le contenu programmatique du bâti, économie circulaire, logistique urbaine et système urbain écologiquement, socialement et économiquement vertueux.

La friche way of life est aussi une formidable opportunité pour remettre en selle la partie fragilisée de la classe moyenne, profondément atteinte du sentiment de relégation. Lui faire profiter des effets vertueux de ce nouveau modèle pour l’affranchir de sa dépendance notamment à l’égard de la voiture individuelle, lui permettre à nouveaux de produire localement pour rapprocher lieu de vie et lieu de travail (en hybridant beaucoup plus les usages de résidence et de production).

Enfin, ce serait une erreur de penser que la friche way of life se cantonne aux seuls périmètres…en friche. C’est une approche, une philosophie générale, qui doit s’appliquer à tous les périmètres en transformation. L’artificialisation de nouveaux sols – qui produisent des projets atteints du syndrome de la soucoupe volante – constitue donc son modèle opposé. L’heure est à la réparation des effets générés par les trente glorieuses. Sans s’affranchir de la société de consommation, mais en en refondant les principes. En substituant un nouvel imaginaire à celui qui a permis à la vision phantasmée de la voiture individuelle de s’imposer. Inventer une nouvelle vie génératrice de nouveaux phantasmes et rêves. C’est ce que sait faire la friche way of life. C’est ce qui est en train de se produire dans les friches urbaines, miroirs grossissant de la ville de demain. J’invite aménageurs, investisseurs, élus, services des collectivités à étudier ce phénomène en profondeur car il préfigure ce que sera notre société pour les cinquante prochaines années. Comprendre les us et coutumes qui s’y développent, les relations entre les individus, le rapport au travail, à la nature, la structuration de la vie en groupe. Envoyez des anthropologues, sociologues comprendre finement ce qui s’y passe, pour capter les usages émergents et ainsi produire des projets de revitalisation urbaine, de transformation de périmètres complexes, plus en phase avec les nouveaux modes de vie.

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