Commerce de rue à Bogota : chef d’œuvre en péril / Ville hybride le Magazine

Commerce de rue à Bogota : chef d’œuvre en péril / Ville hybride le Magazine

Imaginez une ville où l’on peut acheter des fruits, des légumes, des fleurs, une minute de téléphone, une cigarette à l’unité. Une ville où les voitures dans les embouteillages se voient proposer des boissons et des snacks. Un espace urbain propice au développement d’usages informels et spontanés. Décryptage du commerce de rue à Bogota.

Par Camille Bouley, urbaniste et Bogotana (habitante de Bogota, Colombie) Photos © Camille Bouley

Dis-moi comment tu utilises l’espace public, je te dirais qui tu es : à Bogota, en Colombie et de manière générale en Amérique Latine, le commerce de rue joue un rôle social et culturel central dans la relation qu’entretiennent les habitants avec la ville mais surtout avec l’espace public. Bien qu’il s’agisse d’un usage ancien, qui va de pair avec l’évolution des villes latino-americaines, le commerce de rue s’est largement développé au cours du XXe siècle et en particulier depuis les années 70 à Bogotá, jusqu’à devenir une pratique incontournable de la vie urbaine et un élément central de la construction informelle des espaces urbains.

Partie intégrante de l’espace public

Aujourd’hui, l’espace public est devenu quasi indissociable du commerce de rue. Les activités de commerce et de consommation sont peut-être les usages qui qualifient le plus l’espace public bogotano : le commerce de rue fait partie intégrante du paysage urbain et de ses ambiances, tant visuelles que sonores. A Bogotá, il est difficile d’imaginer la Carrera Septima, avenue nord-sud structurante de la ville, sans ses vendeurs populaires offrant empanadas, arepas o obleas. Difficile aussi de dissocier l’espace public des cris des vendeurs populaires, parfois pré-enregistrés, détaillant prix et produits, inlassablement répétés.

Une offre multi-formes

Le commerce de rue prend différentes formes. Il y a les vendeurs ambulants, qui proposent leurs marchandises, cheminant dans la ville, parfois sans parcours prédéfini mais le plus souvent en réalisant chaque jour la même routine. Puis, il y a les vendeurs populaires fixes, stationnaires, qui s’installent quotidiennement au même endroit. Les stands sont parfois constitués de modules et microstructures mobiles parfaitement identifiés par des devantures publicitaires. Mais, il prend également des formes plus bricolées, détournées, où une table, un caddie ou un banc se transforment en stands démontrant que l’importance du commerce de rue ne réside pas dans sa structure physique mais dans son offre elle-même.

La proximité avant tout

L’offre commerciale proposée se caractérise par sa grande diversité : tout ou presque peut s’acheter dans la rue. Le commerce de rue à Bogota est un ensemble de micro-commerces hyper spécialisés, allant de la vente de fruits et légumes, de plantes aromatiques, de fleurs, d’œufs, de boissons chaudes ou froides, de jus de fruits, de salades de fruits ou de « street food », à la vente d’objets en tous genres, de vêtements, de livres. De nombreux services sont également proposés : les cireurs de chaussures, horlogers ou écrivains publics ont également pignon sur rue dans l’espace public bogotano. Il est intéressant par ailleurs de signaler que le commerce de rue est présent dans l’ensemble des secteurs de la ville, des quartiers les plus populaires au plus bourgeois, et que ce mode de consommation concerne l’ensemble des classes sociales.

Ainsi, le commerce de rue, pratique totalement informelle, s’est consolidé comme une offre essentielle à la vie urbaine, répondant à une demande d’ultra proximité, voire d’immédiateté des consommateurs, mais aussi à une demande de micro-consommation très caractéristique. Dans la rue, il est très courant de trouver des cigarettes et des chewing-gum vendus à l’unité. Également, nombreux sont les stands qui proposent des minutes d’appel vendues à l’unité, à l’aide de téléphones portables devenus d’usage collectif, remplaçant l’offre disparue des téléphones publics.

En résonnance avec les rythmes de la ville

Le commerce de rue s’est structuré à partir d’une stratégie territoriale particulièrement efficace, privilégiant l’implantation des différentes typologies de commerces selon les lieux et les usages. On retrouve les vendeurs de fruits, légumes et de fleurs dans les quartiers, en compléments des commerces de bouche existants ; les stands de vente de nourriture, de jus de fruits frais ou de café, s’installent principalement dans les espaces publics les plus fréquentés (parcs et places) mais aussi à la sortie des principaux sites d’activités (entreprises, hôpitaux, universités) et au pied des ponts piétons qui permettent de traverser les grandes artères de la ville. Il est fort courant d’observer vers 10-11h du matin, des regroupements de travailleurs autour des stands d’empanadas, un café à la main discutant et s’alimentant lors de cette pause quotidienne, tout comme il est fréquent de profiter des parcs et places publiques en buvant un jus d’orange ou en mangeant une mangue salée.

Les commerces de rue ont su également répondre à des besoins très spécifiques liés à l’usage et à la fonction de certains lieux ou bâtiments dans la ville. Devant les centres administratifs où se réalisent la plupart des démarches, on pourra acheter des porte-documents ou autres éléments de papeterie, plastifier les documents ou se faire aider pour la rédaction des lettres et sollicitudes. Les dimanches et jours fériés, le long de la ciclovia, évènement hebdomadaire durant lequel les principales avenues sont réservées à la circulation cyclable, s’installent de nombreux stands de réparation et de révision mécanique pour les vélos.

Pourquoi un tel développement ?

Pour saisir l’importance du commerce de rue aujourd’hui dans les sociétés latino-americaines et ici à Bogota, il est essentiel de comprendre les facteurs qui ont largement participé à sa consolidation. Dans le cas particulier de Bogotá, d’une part, l’évolution de la ville est fortement marquée par les grands processus migratoires au XXe siècle, liés au départ des habitants des zones rurales vers la capitale et l’industrialisation de l’économie, mais aussi aux déplacements forcés générés par six décennies de conflit armé. La population a ainsi augmenté de manière extrêmement rapide ainsi que la demande en commerces, tout en favorisant le développement de l’économie informelle, dont le commerce de rue en est aujourd’hui une des manifestations significatives.

L’économie informelle, une pratique fortement ancrée

L’informalité – que l’on peut définir comme les activités économiques qui se réalisent à la marge des règles, des législations fiscales et du travail – est caractéristique des économies latino-americaines. L’Organisation Mondial du Travail (OIT) estime qu’un travailleur sur deux subvient à ses besoins par l’économie informelle en Amérique du Sud. En 2020, la ville de Bogota présente un taux d’activité informelle de 41% (proportion montant jusqu’à près de 80% pour certaines villes). Une proportion en augmentation avec la crise sociale et économique engendrée par la crise sanitaire (qui entraine une chute des emplois de l’économie officielle).

Le commerce de rue est intrinsèquement lié aux modes de vie et aux modes de consommation. Il fait partie intégrante du système économique et de l’organisation de l’emploi. C’est une solution de subsistance pour les habitants. Selon le recensement de L’institut pour l’Economie Solidaire, entité de la ville chargée d’offrir des alternatives de revenus aux travailleurs informels exerçant dans l’espace public, Bogotá compte près de 40 000 vendeurs populaires. Les vendeurs populaires sont par ailleurs organisés en associations, parfois par type de commerces (il existe par exemple trois associations de cireurs de chaussures) et/ ou en syndicats.

Sur la sellette

Cependant, le commerce de rue est aujourd’hui menacé et fait l’objet de tensions très fortes entre :

·         les institutions publiques qui cherchent à endiguer l’appropriation illégale de l’espace public, à formaliser l’emploi,

·         les commerces formels qui protestent contre cette concurrence qu’ils considèrent comme déloyale,

·         les vendeurs populaires qui revendiquent leur droit à travailler.

Depuis les années 30, la ville de Bogota a entrepris des mesures pour réglementer et contrôler le commerce de rue, en particulier la vente alimentaire. A l’aube des années 2000, sous l’impulsion du maire Enrique Peñalosa, la capitale a initié un processus de « récupération de l’espace public », avec l’objectif de réglementer l’exploitation économique privée située dans l’espace public, pour la relocalisation, la limitation et le contrôle du commerce de rue. Dans cette perspective, le commerce de rue se considère comme une pratique allant à l’encontre de l’usage collectif de l’espace public, comme une pratique incompatible avec la vision romantique et esthétisée de l’espace public, construite en grande partie d’après les codes et les modèles occidentaux. Comme alternative aux stands ambulants, la ville a mis en place dans certains sites des kiosques fixes, loués aux vendeurs populaires, mais adaptés seulement à la vente de journaux et de snacks. La mairie a aussi mis en location environ 400 stands mobiles estampillés du logo de la ville avec l’objectif d’améliorer les dispositifs commerciaux des vendeurs ambulants en particulier ceux dédiés à la vente de street food. Cependant, récemment, sous le mandat de la maire actuelle Claudia López, est promulgué un décret visant à réglementer l’usage de l’espace public en instaurant en particulier une taxe pour son utilisation commerciale. Décret qui a largement contribué à la colère des vendeurs ambulants, reprochant à cette mesure d’être une manière déguisée de la mairie d’empêcher le commerce de rue, alors que les vendeurs populaires bénéficient d’un statut de protection spéciale en Colombie imposant la priorisation de leur droit au travail et à la vie digne.

Ces différentes mesures démontrent peut-être le manque de considération du commerce de rue, focalisant les débats sur l’utilisation illégale de l’espace public. Pour autant, le commerce de rue participe chaque jour à l’animation de la ville. Le juste milieu entre formalisation, réglementation et contrôle, tout en consolidant et en valorisant le commerce de rue dans sa richesse et sa diversité, doit encore être trouvé par ses différents acteurs, pour ne pas voir disparaître, petit à petit, cet élément caractéristique de l’identité culturelle et sociale de Bogota.

 

Interview d’Ignacio, vendeur ambulant à Bogota

Bonjour, pouvez-vous vous présenter?

Je m’appelle Ignacio. J’ai 51 ans. Je vis à Bogotá mais je suis né dans le Tolima (département de Colombie). Cela fait plus 30 ans que je vis ici. J’ai deux grands enfants.

Depuis combien de temps exercez-vous comme vendeur ambulant ?

Ça fait plus de dix ans. Avant je faisais plein de petits boulots par ci par là. Un jour j’ai commencé à vendre des avocats ici, dans ce quartier. Depuis, c’est ma principale occupation. Je vends des avocats tous les jours, même les jours fériés. Je m’installe tous les matins ici, à cet emplacement, à l’angle des deux rues, en face de la boucherie. Le quartier est tranquille. Certains voisins viennent m’acheter un ou deux avocats tous les jours. Deux avocats pour 5.000 pesos, c’est moins cher que chez les deux primeurs du coin. En plus, il n’y a pas à faire la queue.

J’aime bien faire ce travail. Je suis en contact avec les gens. On discute, on échange. Je ne vis pas dans ce quartier mais c’est comme si je faisais partie du voisinage.

 Quelles sont vos difficultés comme vendeur ambulant ?

Ce n’est pas un travail facile. Chaque jour c’est la même rengaine. Je me lève vers 4 heure du matin pour aller acheter les avocats à la grande place de marché, où quasi tous les vendeurs s’approvisionnent. Ensuite je viens chercher mon chariot, que je range ici tous les soirs dans le commerce d’un voisin. Du matin au soir, je suis ici attendant les clients. Parfois, j’arrive à vendre tout, parfois non. Il y a des jours où je ne vends presque rien, c’est très aléatoire. Avec la pandémie, c’est plus compliqué. Les gens sortent moins. Il y a moins de clients. Je ne sais pas si ce sera un jour comme avant.

J’ai des bonnes relations avec les commerçants des alentours, de temps à autres, pendant les heures creuses on se prend un café. Ici, je ne me fais pas trop embêter, mais beaucoup de collègues me disent que dans les secteurs du centre-ville ou dans les places, la situation est plus tendue avec la police. La ville voudrait qu’il n’y ait plus de commerce de rue, mais c’est difficile vous savez, c’est notre travail, c’est comme ça que l’on gagne nos vies.

 

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